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Escale #2 - Nicole Eisenman

  • Photo du rédacteur: Armand Camphuis
    Armand Camphuis
  • 4 sept. 2024
  • 4 min de lecture

En 1547, l’homme de lettres florentin Benedetto Varchi pose à plusieurs artistes de la ville, parmi lesquels Pontormo, Giorgio Vasari, Agnolo Bronzino et Michel-Ange, la question suivante : « De la peinture ou de la sculpture, quel est l’art le plus noble ? ». Plus tard connu sous le nom de Paragone (« comparaison »), ce débat accompagne l’esthétique occidentale classique, puis moderne avec une profondeur insoupçonnée. Au-delà des mérites comparés des deux disciplines (question sans fin et pas passionnante), il invite plutôt à interroger notre rapport sensoriel au réel, la légitimité de l’imitation comme idéal esthétique persistant et la possibilité d’une représentation totale des choses.


Qu’en dire aujourd’hui ? Il faut d’abord constater que la frontière entre peinture et sculpture n’est plus aussi nette qu’elle ne l’était au XVIème siècle. La couleur est revenue sur les statues, la matière a conquis les toiles, au gré des expériences modernes. Rouvrir la discussion des genres, aujourd’hui, c’est l’inscrire dans cette recherche de nouvelles formes artistiques fluides.


Jusqu’au 21 septembre, la galerie suisse Hauser & Wirth organise la première exposition monographique de l’artiste américaine Nicole Eisenman dans ses locaux parisiens. Une visite immanquable pour deux raisons. D’une part, Eisenman est peut-être l’une des artistes figuratives les plus importantes de notre époque. D’autre part, l'exposition offre un état de l’art des hybridations possibles entre peinture et sculpture, une mise à jour contemporaine du Paragone.


Comment la pratique de la sculpture influence-t-elle la peinture ? Est-ce les appauvrir que de chercher à les combiner ? Enfin, la distinction des techniques artistiques a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?


Nicole Eisenman - The Artist at Work, 2024. © Nicole Eisenman. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Sarah Muehlbauer.


Dans The Artist at Work, diptyque à l’huile et collage sur toile de 2023, la peintre, coiffée d’un béret, est surprise en plein cunnilingus avec son modèle, dont la main serre convulsivement un drap blanc. Les figures sont peintes par juxtaposition de formes géométriques, comme construites par empilement, ou sculptées au pinceau. Ce style graphique, lointain héritage du cubisme plus récemment observé chez George Condo, engendre une illusion de tridimensionnalité. Ici, Eisenman reprend en peinture les codes de la sculpture et remotive la dimension charnelle de l’expérience picturale.  


Nicole Eisenman - Archangel (The Visitors), 2024. © Nicole Eisenman. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Thomas Barratt


Dans Archangel (The Visitors), huile sur toile de 2024, Eisenman représente une foule assemblée pour une exposition de sculptures. La salle est surplombée par une immense réplique de l’Archange prussien, statue d’officier prussien à tête de cochon exposée par John Heartfield et Rudolf Schlichter lors de la Première internationale dadaïste, en 1920.

Ici, la sculpture s’invite comme sujet de la toile. Pour marquer la différence entre l’organique et le minéral, entre le vivant et l’inanimé, Eisenman joue sur la matière picturale. Tandis que sa peinture fluide et sans relief dessine avec souplesse des spectateurs presque évanescents, elle gagne en épaisseur et en granularité pour représenter les œuvres sculptées, objets de leur attention. La peintre souligne la dimension tactile de la sculpture par un effet de matière. La dimension d’objet se communique alors de l’une à l’autre, puisque la toile sollicite à son tour le toucher.


Nicole Eisenman - Perpetual Motion Machine, 2019. © Nicole Eisenman. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Nicolas Brasseur


Au centre de la première salle, une partie de la sculpture monumentale Procession, exposée à la Whitney Biennial en 2019, remplit l’espace. Ici repris sous le titre de Perpetual Motion Machine, elle semble s’inviter pour célébrer le triomphe de la sculpture sur la peinture. On sent la jubilation d’Eisenman dans la réalisation de cette œuvre, par sa matière hétéroclite – bronze, plâtre, laine, chewing-gum, boîtes de thon, manches à balais, etc. – et son iconographie inventive et ironique. L’échelle de l’œuvre, les jeux de matières également, attirent immédiatement le regard.


Le colosse immobile, pourtant, tire avec peine une charrette aux roues carrées, le pied retenu par un chewing-gum qu’il vient de piétiner. Entouré de tableaux aux couleurs joyeuses, qui singent la profondeur sans prendre leur échec au sérieux, il triomphe avec mélancolie.


Nicole Eisenman - Mad Cat, 2024 & Drawing for Procession, 2024. © Nicole Eisenman. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photos: Thomas Barratt & Sarah Muehlbauer.


Si cette exposition, remotivant par jeu le débat du Paragone, n’y apporte pas de réponse claire, c’est surtout parce que Nicole Eisenman y témoigne de son hésitation entre plat et épais, entre fixe et mouvant, entre inanimé et organique. La charrette de Perpetual Motion Machine et ses roues carrées, la chaise pivotante renversée et figée pour la sculpture Mad Cat (2024), ou bien le colosse tenant en laisse une flotte de drones volants dans le Drawing for Procession (2024) – variation récente autour de la sculpture du même nom – tous témoignent de ce balancement qui traverse l’œuvre d’Eisenman.


Nicole Eisenman - Untitled (TP Roll), 2011. © Nicole Eisenman. Courtesy the artist and Hauser & Wirth. Photo: Thomas Barratt


Alors l’aller-retour incessant entre peinture, dessin et sculpture devient un acte de liberté pour l’artiste. Il lui permet d’aboutir à une série d’hybridations comme Untitled (TP Roll), huile et collage sur papier de 2011, où un visage peint à l’huile est affublé d’un nez en papier toilette lui-même recouvert de peinture. Couleur et relief, liberté picturale et tactilité sculpturale s’imbriquent pour servir l’espièglerie de l’artiste. Complémentaires, elles permettent d’étoffer les possibilités de chaque medium. Alors l’œuvre figurative d’Eisenman se renouvelle par ces échanges constants, gages d’une inventivité démesurée.


Cette belle exposition, assez courte pour laisser la part belle à la rêverie, offre une perspective contemporaine sur l’ancestral Paragone. Elle est surtout une célébration de la liberté d’une artiste en pleine possession de ses moyens, déclinant dans des formes de plus en plus fluides son univers surréaliste, parfois cynique, souvent enthousiasmant. Les œuvres hybrides – mais également les inspirations réciproques des deux techniques, sollicitent autant la vue qu’elles appellent au toucher. Expérimentales, elles n’en restent pas moins excitantes pour l’audience par leur caractère figuratif. Nicole Eisenman montre un don pour la composition, qu’elle seconde d’une inventivité formelle débridée. On touche avec les yeux, et c’est déjà beaucoup.

 
 
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