Giorgio Morandi, au désert des formes
- Armand Camphuis
- 22 janv. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 janv. 2025
Peintre italien, né à Bologne en 1890, Giorgio Morandi est, à mes yeux, l’une des grandes énigmes de l’art moderne européen. Malgré une vie d’ermite, qu’il passa presque reclus dans sa maison natale jusqu’à sa mort en 1964, il connaît pourtant un succès mondial et remporte le Grand Prix de peinture à la Biennale de Venise en 1948, puis à celle de Sao Paulo en 1956. Détaché de tout courant artistique à partir des années 1930, il est pourtant exposé dans toute l’Europe de son vivant. Enfin, malgré sa discrétion et l’apparente simplicité de son oeuvre, elle est encore inlassablement commentée de nos jours. L'exposition en cours à la Fondation Giacometti me donne justement l'occasion d'en parler avec vous.
À part quelques autoportraits de jeunesse, Morandi se consacre exclusivement à deux genres : la nature morte et le paysage. Cet article s’intéresse aux natures mortes peintes à partir de la fin des années 1930, lorsqu’elles atteignent leur typologie définitive : quelques objets — vases, verres, boîtes, bouteilles, bols et cruches aux couleurs mates et claires, disposés en groupe sur une table, devant un fond uni. La matière est riche, les contours vibrants, la lumière chaude.
Ces écrins de silence, pourquoi en a-t-on autant parlé ? Qu’est-ce qui se cache dans la peinture de Morandi pour provoquer cet unanime émoi ?
Giorgio Morandi - Nature morte (avec une boîte) - 1918
Giorgio Morandi - Nature morte (détail) - 1955
Giorgio Morandi - Nature morte - 1957
Solitude de la chose, solitude de l’être
Une première piste évidente est la brève affiliation de Morandi à la peinture métaphysique italienne (Nature morte avec une boîte, 1918). Fondé par Giorgio de Chirico, ce mouvement se place à la charnière du cubisme et du surréalisme naissant. Il promeut une peinture hautement symbolique, cherchant dans l’objet quotidien une dimension mythologique. Même s’il s’en détache rapidement, Morandi a pu être influencé par Chirico, de sorte que ses natures mortes seraient à lire au prisme de l’allégorie.
À ce titre, Morandi serait à placer dans une longue lignée de spécialistes de la nature morte et de la vanité. À l’image des chefs-d’oeuvre de Pieter Claesz Heda, de Clara Peeters, de Jean-Siméon Chardin ou d’Anne Vallayer-Coster, ses tableaux attribueraient à chaque objet une signification symbolique codifiée. L’entassement de ces fragiles céramiques, serrées les unes contre les autres, pourrait alors évoquer la fragilité de l’existence humaine, la futilité des plaisirs terrestres ou la mélancolie du peintre ermite…
Et, en effet, cela qui erre dans un désert lumineux, n’est-ce pas l’aride miroir de notre court passage en ce monde ? Et ce minuscule flacon bleu nuit que baigne une lumière éternelle, n’est-ce pas l’enfant serré contre sa mère ?
Merveille de contemplation et de simplicité, sommet d’émotion, la peinture de Morandi serait celle de la solitude et de la consolation, de la nostalgie et de l’éphémère. L’objet élevé à la dignité de l’être humain, voilà qui serait déjà une trouvaille. Mais Morandi n’est pas un simple inventeur, c’est un révolutionnaire.

Écorcher le réel
« Il est vrai que j’estime que rien ne peut nous paraître plus irréel ou abstrait que ce que nous voyons de nos propres yeux, et nous savons que tout ce que nous percevons du monde, en tant qu’êtres humains, n’existe pas tel que nous le voyons et le comprenons. La matière existe, d’accord, mais n’a pas en soi de sens […]. Nous sommes en fin de compte les seules créatures vivantes à penser qu’une tasse est une tasse composée de porcelaine à base de terre ou qu’un arbre peut être la matière première d’une table à manger ».
Loin de proposer une lecture métaphysique du réel, Morandi veut le dépouiller de ses attributs symboliques pour atteindre le vrai des choses. Ne rien dire, absolument. Il s’agit alors d’écorcher chaque objet de la moindre signification qu’on a pu, bien imprudemment, lui prêter. Le dépecer, arracher ces symboles comme une membrane qui le masque et le trahit. Pour le peintre, une céramique n’est pas une allégorie de la fragilité de la vie humaine, ou de sa vanité, elle est un assemblage de formes et de couleurs muettes.
Si référence il y a, dans l’oeuvre de Morandi, alors c’est vers Paul Cézanne qu’il faut se tourner. Dans le catalogue de l’exposition en cours à la Fondation Giacometti, Giacometti/Morandi. Moments Immobiles, Laure-Caroline Semmer se penche sur cet héritage fondamental. Elle relève notamment une déclaration de Morandi : « […] les sentiments et les images suscités par le monde visible, qui est le monde des formes, sont très difficilement exprimables […] ils sont déterminés justement par les formes, par les couleurs, par l’espace, par la lumière ». Cette citation explicite l’influence de Cézanne et de sa théorie des formes fondamentales sur le peintre italien.
La recherche de Morandi est-elle, pour autant, purement plastique ? Comme celle de Cézanne, il faut y voir une absolutisation de la peinture. C’est une quête obsessionnelle de la peinture comme chemin vers la vérité — qui n’est pas chemin vers le réalisme. Dire la vérité en peinture, selon les mots de Cézanne, ce n’est pas mimer le monde visible. C’est le tordre, au point d’en expulser tout symbole et toute allégorie, c’est réduire l’objet à ses formes fondamentales, à ses propriétés essentielles : forme, couleur, lumière.
C’est alors que l’oeuvre de Morandi devient réellement fascinante : une vie passée à racler les choses pour en arracher toute signification, dans une petite chambre de Bologne. Quelques céramiques, une vieille table de bois, et la certitude de la peinture. Dénuder, écorcher, dépecer ces objets de leur sens, les rendre à leur statut de formes insignifiantes, constater qu’ils sont. Ce que nous regardons, sur ces toiles, ne nous regarde absolument pas. Tout cela est complètement hors de nous. La peinture de Morandi n’est pas une métaphysique de l’objet, c’est une contemplation de sa présence.
Giorgio Morandi - Nature morte - 1961
Giorgio Morandi - Nature morte - 1951
Giorgio Morandi - Nature morte - 1944
Conclusion
Mais comment cette peinture, glaciale dans son intention, a-t-elle pu autant émouvoir ? Comment se peut-il qu’en privant ces objets de toute qualité signifiante, Morandi parvienne pourtant à les rendre plus présents encore ? J’ai la confuse impression que ces boîtes, ces bouteilles et ces carafes nous sont d’autant plus proches qu’elles ne signifient rien. En refusant toute profondeur symbolique à ces objets, le peintre redouble leur caractère tragique.
Puisqu’elles n’ont aucun sens, peut-être sont-ils d’autant plus proches de nous ? Car le désarroi de l’être face au silence du ciel, voilà l’une des grandes découvertes de la modernité. La vraie solitude, c’est celle de la matière privée de sens. Celle d’un monde sans histoires.














